mardi, février 11, 2014

Papa Jo (RCA; 1972) & Élio (RCA; 1972)


En quittant son premier groupe, Les Chanceliers, en 1968 pour voler de ses propres ailes, Michel Pagliaro développaient rapidement de nouveaux talents. À mi-chemin entre la pop assumée et le rock incisif, le musicien multipliaient les collaborations, partageant le micro notamment avec Renée Martel en 1969 et arrangeant simultanément une foule d’autres d’enregistrements. Son association avec le producteur Georges Lagios –son futur beau-frère!- l’inciterait à passer d’avantage de temps derrière les consoles pour pimenter divers simples de la fin des années 60 et du début de la décennie 70. À l’image du guitariste montréalais Bill Hill (lui-même issu du groupe JB & the Playboys), on le retracerait ainsi sur les étiquettes MUCH, PAX ou RCA en plus d’apparaître occasionnellement auprès de quelques projets de Tony Roman (les deux Volumes des ReelsPsychadéliques par exemple) et sous différents pseudonymes (Second Helping, Le Beau-Frère, The Mighty).
 
Lorsque le rockeur visita Patrick Masbourian dans le cadre de son émission PM sur les ondes de ICI Radio-Canada Première le 20 novembre dernier pour annoncer la parution du DigiPag (son anthologie disponible en ligne), j’en ai profité pour l’interpeler à propos d’un nébuleux projet auquel il avait participé en 1972.




Voilà qui est éclairant et d'ailleurs, je tiens à remercier Patrick Masbourian d'avoir relayé ma question! Si effectivement, ce qui n'était à l'origine plus ou moins qu'une chute de studio, devait aider à boucler un contrat avec RCA, ça expliquerait bien pourquoi il en existe trois pressages distincts dont un avec une pochette illustrée. Vous avez bien lu: trois! Il faut croire qu’à l’époque, on espérait peut-être que la touche Pag soit aussi synonyme de bonnes ventes… ou bien on voyait grand, on étirait la sauce et on dépensait sans trop compter.

Commençons par le projet éponyme. Le groupe orbitant autour de Michel Pagliaro, Hovaness Hagopian (plus tard du groupe Moonquake) et/ou Angelo Finaldi opte pour se nommer en l'honneur de leur face A, Papa Jo. Ce titre peu connu au Québec fut emprunté à un autre groupe, anglais et aussi signé sur RCA: The Sweet. En marge d'un premier album, Funny how Sweet Co-Co can be, leur chanson Little willy s'était classée en 3e position des palmarès américains au printemps 1972. Pag adapterait sa face B, Poppa Joe, composé à l'origine par le prolifique duo Mike Chapman & Nicky Chinn.


Papa Jo, c'est le côté sucré -sweet! - de ce 45 tours. Accrocheur et ensolleillé, le titre pourrait aisément passer pour la bande son d'un tout-inclus des Caraïbes avec son accompagnement aux steel drums. N'empêche, l'évasion tropicale avait la cote à l'époque... et Pag chantait aussi cette joie-de-vivre sur son album solo de la même année, avec des tittres comme Je serai libéré ou Rio reggae. Cette naiveté est d'ailleurs en quelques sortes illustrée sur la pochette promotionnelle accompagnant le 45 tours. On y retrouve un personnage au centre d'une scène bucolique voire hillbilly à la campagne, entouré de quelques animaux, jouant de bongos près d'un camion rempli d'instruments. Ludique! Oh Papa, au revers, c'est la face givrée et acide qui contrebalance à merveille notre écoute. Un délire de percussions, un jam impromptu, une séance freak-out comme Pagliaro en avait déjà l'habitude. Ici, il co-signe ce titre avec Hagopian. Oh Papa devient un mantra, récité, gueulé et cadençant le rythme sous l'impulsion du moment. Tant qu'à combler du temps de studio, le mieux c'était de s'éclater au micro! Cette folle face B n'est pas sans rappeler des essais similaires comme Intermission des Mersey's, Dum dan dan du groupe Le Lotus (un pseudonyme pour des membres des Sinners et des Merseys) et plus précisément... 2 Flight 2, une production hautement psychédélique de Mickie Most que Finaldi avait publié discrètement en Angleterre à la même époque sous le nom Angelo & Eighteen (sur RAK, l'étiquette de Most). Hypnotique!





Parallèlement chez RCA, on publie un mystérieux chanteur prénommé Elio qui adapte en anglais la face A du simple, ici rebaptisée Papa Joe. J’ai pu répertorier deux versions de ce 45 tours, une promotionnelle (étiquette beige) offrant des versions mono et stéréo de la même chanson et une autre (étiquette orange), avec la même version stéréo sur chaque face. Encore une fois fois, la production est signée Lagios & Pagliaro; la piste instrumentale utilisée est d'ailleurs la même que pour le pressage précédent de Papa Jo. La différence réside en l’absence en face B de l’espérée Oh Papa... Dommage! À l'écoute, je crois reconnaître la voix de Hagopian sur les deux simples, mais qui sait... Si vous pouvez nous aider à sortir Elio de son anonymat, écrivez-nous.


Étonnamment, RCA n'avait pas encore dit son dernier mot. Bien que le premier simple du chanteur n'avait pas réussi à s'imposer sur les palmarès, on lui imagina en vitesse un second 45 tours en vue d'une diffusion panaméricaine. Toujours avec la version anglophone de Papa Joe en face A, on graciait cette fois-ci Elio d'une véritable face B, la chanson My blue lady. Ce titre est crédité à un mystérieux E. Stamerra et n'est pas une adaptation de La dame en bleue popularisé par Michel Louvain. On a plutôt affaire à une ballade pop-rock légèrement racolleuse qui n'est pas sans rappeler l'approche des quelques simples de Hagopian en solo sur étiquette Gamma ou avec son futur groupe, Earthquake plus tard renommé Moonquake. On semble reconnaître la voix du guitariste, bien que celle-ci gagnerait en assurance au sein de Moonquake... Rien de bien mémorable donc, mais une chouette pièce pour les complétistes du rock. Aurions-nous démasqué notre mystérieux Elio? Je vous laisse en juger. Participez au débat en laissant un commentaire au bas de cet article. Bonne écoute!



 

mercredi, décembre 11, 2013

Le Nouvel Ensemble Folklorique du Québec - Reels psychadéliques Volumes 1 & 2 (Révolution; 1969)


Le Temps des Fêtes semble toujours propice pour raviver notre intérêt envers les breakdown, les set callés ainsi que les violonneux et autres musiciens traditionnels qui ont forgé notre identité musicale. Province de tous les reels, le Québec a publié sa part de chants folkloriques depuis le début du XXe siècle et à ce sujet, je ne saurais trop vous recommander une visite par le blogue Tradotronik réalisé par le spécialiste Marc Bolduc, aussi animateur de l’émission Tradosphère sur les ondes de CIBL 101,5 FM. Les amateurs du genre seront comblés! Avec les années 60, le genre trad aura tendance à se métisser d’avantage, incorporant notamment des éléments du rock dans son jeu, avec l’arrivée de nouveaux talents tels Philippe Gagnon ou Dominique Tremblay. Toujours prêt à relever un défi et à explorer de nouvelles tendances, le producteur/chanteur Tony Roman imaginera deux albums qui, à ce jour, demeurent parmi les plus singuliers de cette décennie. Rares et convoités, les collectionneurs les connaissent d’avantage par réputation; aujourd’hui, tendons l’oreille…

En 1968, la carrière de Roman est déjà bien établie. Ayant fait ses débuts 5 ans plus tôt, il avait déjà fait partie de 3 groupes (Tony Roman 4, Tony Roman 5, Les Dauphins), obtenu un succès fou en solo avec sa reprise de Do Wha Diddy (150 000 copies vendues!), découvert Nanette Workman, produit une foule d’artistes, fondé ses propres étiquettes de disques (Canusa et plus tard Révolution, A1, R&B, Majaro), animé une saison télévisée de Fleurs d'amour, Fleurs d'amitié... Ayant toujours un pied dans les palmarès et l’autre dans l’underground, l’imprévisible maverick pouvait parfois être critiqué pour ses choix douteux et son impulsivité, mais sa fougue demandait néanmoins le respect.

 
Pagliaro, Lepage & Shorter.
Suivant son association avec le producteur français Jean-Pierre Massiera avec lequel il « co-réaliserait » le cultissime long jeu Maledictus Sounds (rebaptisé plus tard Expérience 9 par Roman lui-même et réédité chez Mucho Gusto), on assiste à la publication d’une infâme trilogie d’albums expérimentaux, pour la plupart avec la candide mention Freak-Out Total au revers de la pochette. Du marketing pour les hippies! Pour cette série, Roman s’entoure d’amis musiciens chevronés tels le multi-instrumentiste Denis Lepage (The Stringers, The Persuaders), le batteur Andy Shorter et le guitariste Michel Pagliaro (Les Chanceliers). Il imagine d’enregistrer live, sans retouche, les résultats de quelques séances nocturnes d’improvisations, aussi expérimentales qu’approximatives. Rien que du vrai pis tout croche aussi.

Si l’album Ouba (réédité en 2001 chez GearFab) avait tout d’un long jam rock simplement scindé en deux faces, les Reels Psychadéliques offrent quelque chose d’un peu plus complexe, mais tout aussi lousse. Les deux volumes sont séquencés en divers reels où parfois plusieurs moments distincts se confondent dans une seule et même chanson. Clairement audibles sur la plupart des pièces, des spectateurs et/ou des musiciens additionnels appuient le jeu des comparses de Roman avec des bribes de conversations anodines et d’indispensables envolées au violon. On se demande d'ailleurs qui peut bien être ce violonneux invité... Un simple combinant des extraits des deux Volumes est parallèlement publié en décembre 1969 avec les pièces Le Reel du Pharmacien de Ste-Anne / La ballade de Rose & Alfie (intense et disjoncté). Contrairement aux albums qui sont avares de détails, ce rarissime 45 tours crédite les musiciens comme le Nouvel Ensemble Folklorique du Québec, un qualificatif plutôt audacieux pour le groupe de Roman. En comparaison avec Les Super Reels du Québec (album essentiellement trad publié sur Révolution), il faut quand même avouer que ce que on nous offrait maintenant, eh bien... c'était carrément dans une classe à part! Autre fait à noter: ce simple offre ce qui pourrait bien être le titre le plus court pressé en 45 tours au Québec. Le reel du pharmacien de Ste-Anne ne s'étire effectivement que sur un maigre... 35 secondes!

Publiés sur étiquette Révolution, l’ensemble est une suite logique à Ouba (pressé simultannément sur A1) avec plus de titres distincts et une saveur folklorique en prime. Deux volumes à considérer comme une seule et même oeuvre. Avant de savourer votre verre, soyez prévenus : y’a probablement quelque chose de pas catholique dans le lait d’poule… Prenons le Volume 1 (pochette blanche). D'entrée de jeu, le Reel de la grosse Jeanne ainsi que Reel pour Dédé offrent quelque chose de convenu sans être psychadélique (sic), rythmé sans plus. Lorsqu'une Ballade des bibittes à feu embrase l'atmosphère du studio, on comprend mieux l'objectif du groupe tentant d'atteindre cet équilibre précaire entre un rock lousse et tonitruant et le jeu du frénétique violonneux. Trop poli, le résultat aurait probablement été anodin; ici, l'ambiance live, les quelques cris et une improvisation investie aident à partager efficacement le trip. Quelques reels plus loin, La modiste de Bertha poursuit l'expérimentation et offre un premier freak-out total. Ça décoiffe cette histoire de chapelière!  On est plus près de la valse à vrai dire, mais après une introduction solonelle (orgue, violon, piano), on coupe sec pour mieux laisser la cacophonie s'installer! Quelques secondes de feedback plus tard, Le Reel du Saumon poursuit sur cette lancée rock avec un Roman criard et un lourd riff qui sera aussi recyclé ailleurs plus loin dans... La drave sur le second Volume. Le reel de l’oncle Fred est d’avantage ludique et fait efficacement le pont avec la dernière pièce de Volume 1, Le reel de Frontenac, qui s’aglomère à un passage entendu précédemment dans La modiste de Bertha. Pour un album aussi court (29m02s), avouez que c’est plutôt touffu tout ça!
 

Le Volume 2 (pochette noire) poursuit là où le premier Volume s’est arrêté et ne déstabilisera pas l’auditeur averti. Il y a moins de titres, mais l'album gagne en momentum, comme quoi on peut sembler plus focus tout en sonnant toujours aussi lousse... Avec son blues plus concis qui laisse néanmoins de l'air à Shorter et au jeu désaxé du violoniste, Du foin pour Ti-Guy ouvre efficacement le disque. On renoue ensuite avec quelques mesures de valse alors La chose à tôt fait de nous rappeller qu'on a toujours affaire à la gang de Ouba lorsqu'elle s'anime follement autour d'un scat primal (vers 2m00s) de 5 minutes! Ayoye! La nuit de noce s'insère idéalement ainsi après la démence, dévoilant un clavecin jusqu'alors inédit dans ces sessions d'enregistrement. L'approche est plus délicate avec ses clochettes et bien qu'une crécelle vienne par moments nous surprendre, on se plait à penser qu'on aura droit à un numéro de pop baroque... Plutôt, on déconstruit la mélodie, on improvise allègrement, on crée une toile sonore, on crie à s'en plaindre: rude nuitée pour nos musiciens! Un cadeau de Michel accentue l’aspect brouillon de la réalisation. On arrête le tape, on avance puis on reprend, on alterne entre moult segments pour terminer avec un dernier reel: décidément, nous sommes toujours en salle de montage avec le groupe! Tony semblait bien pressé de conclure le mix pour vous laisser deux albums-cadeau sous le sapin en décembre 1969...


Si quelques longs jeux populaires furent pressés sur étiquettes Révolution ou A1 (Nicole & Frédéric, La Révolution Française, Donald Seward, Christian & Gétro ), on y retrouve néanmoins bon nombre d’albums grivois et folkloriques (Ti-Poil la carotte, Eille! Ça c’est cochon, As-tu envoyé ton 2$? ). C’est bien connu : Roman n’avait pas froid aux yeux et l’idée de financer des projets plus risqués par la vente de disques fantaisistes semble logique. Le tirage apparemment limité de la série « Freak-Out Total » laisse toutefois quelques questions en suspens. Est-ce que le thème était jugé trop marginal pour générer plus de copies ou bien cherchait-on combler quelques lacunes budgétaires aux catalogues Révolution et A1? Un tel phénomène – qualifié de tax scam aux États-Unis- fut longtemps utilisés pour boucler les budgets. On réalisait des albums en vitesse, le plus souvent avec des pochettes génériques ou un design minimal, distribués -ou non!- avec peu de promotion. L’album faisait le plus souvent un bide, mais réussissait néanmoins à justifier certains frais opérationnels de la compagnie. Était-ce le cas ici? On jase, là… Ça pouvait être aussi tout simplement un beau risque : deux albums nés aussi rapidement qu'un jam impromptu... juste pour le fun. Il ne faudrait pas sur-analyser deux albums de «reels psychotroniques» après tout.

Récemment, Étienne soumettait cette intéressante théorie: Est-ce que le violonneux serais un membre de la famille Marineau que Tony a sortie sur Révolution RE 8001, juste avant Reel Psychadéliques RE 8002 et RE 8003 ? J'ai décidé de consulter un spécialiste du genre, Marc Bolduc,  animateur de Tradosphère sur les ondes de CIBL 101,5 FM et blogueur émérite sur Tradotronik. Voici ses conclusions: Le peu que je connaisse de la Famille Marineau, à part quelque prénoms, il me semble surprenant qu’ils aient pu faire partie d’un tel projet, mais: qui sait? Parmi les noms que j’ai pu retrouver (je n’ai pu identifier le paternel…) il y avait dans le groupe: Adrien, Aube-Alma (Obalma?),Gérald, Irène, Jeanne, René Marineau et Yvette Marineau et de Fernand Pellerin. Je serais surpris qu'il s'agisse des même, me semble que ça fitte pas, surtout que les Marineau étaient assez "folkloriques", peut-être trop pour aller dans cette direction. Ceci dit, ce pourrait être des gens de la famille élargie... En espérant que cela puisse contribuer à tes recherches. On peut donc toujours spéculer... Merci messieurs!

Avec 1969, c'est un nouveau Tony Roman qui s'offrait médiatiquement. De son propre aveux, il délaissait les chanteurs populaires qui avaient fait beaucoup chez Canusa (Les Baronets, Patrick Zabé, Johnny Farago) pour se concentrer sur de nouveaux talents, plus rock ou marginaux (Georges Thurston, La Révolution Française, Les Hou-Lops, Madeleine Chartrand), tout en publiant ses nouvelles compositions toujours aussi hétéroclites. Il clamait avoir vaincu les démons de la drogue, mais était-ce bien le cas? Chose certaine, pour Noël 69, il était allumé et généreux, publiait notamment l'album Le Réveillon de la Famille Canusa et s'offrait même une mini-campagne publicitaire en placardant ses voeux à quelques pas de ceux de... John & Yoko. Sacré Tony! Finalement... je goûterai bien à son lait d'poule! Bonne écoute & Joyeuses Fêtes!

La marde ça pue, mais la guerre encore plus!  Roman pastiche Lennon pour vous offrir ses meilleurs voeux des Fêtes en 1969 (Photo Vedettes, janvier 1970).
 

samedi, novembre 30, 2013

La Fanfare KC – La légende / Woburn (Micromegas; 19??)

Si un collectionneur ose vous confier un jour qu’il a fait le tour de la scène musicale québécoise, qu’il a tout entendu et atteint le fond du baril depuis longtemps, stimulez sa soif de découvertes en abordant l’univers singulier des pressages privés. Évoluant en parallèle aux tendances populaires, bon nombre de « productions maison » d’ici offrent des compositions hors-norme, aventureuses voire avant-gardistes. Nous avons déjà abordé ce genre de publications sur ce blogue, qu’il s’agisse de projets folk comme Un de plus du chansonnier Marc Lebel ou de témoignages scolaires comme sur l’album de finissants Nous du Collège Saint-Viateur. En voici un nouvel exemple qui se moque des étiquettes et qui devrait piquer votre curiosité.

Quels musiciens peuplaient La Fanfare KC? À quelle époque remonte la publication de cet étrange simple? Le 45 tours est avare de détails biographiques et pour le moment, nous l’ignorons : on ne peut que spéculer à son sujet. Les deux faces sont créditées à un certain Allard Alone, fort probablement un pseudonyme. Sur ce détail, on semble ne pas trop se prendre au sérieux et... c’est souvent un gage d’authenticité. On se pose aussi la question : à qui ou quoi réfère ce « KC »? Devait-on prononcer « La Fanfare Cassée » ou bien « Kay-See »… En attendant de retracer un des membres originaux du groupe, je vous laisse décider.



La légende offre une curieuse pop dynamique aux accents légèrement mystiques. La voix noyée dans l'écho appuyée par de ludiques choeurs masculins, le chanteur raconte l'histoire d'amour compliquée d'un troubadour sur fond de cordes synthétisées. Le son du String Synth semble déjà nous indiquer que ce titre pourrait avoir été enregistré entre le milieu des années 70 et le début des années 80. Un solo juste assez discret complète le tout. Accrocheur!



D’où pouvait bien provenir ce groupe? La face B, l’ésotérique Woburn, pourrait nous offrir un premier indice. Le titre semble en effet référer au minuscule village québécois du même nom: Saint-Augustin-de-Woburn ou simplement Woburn pour les initiés. Les paroles sont toutefois dans un autre registre et n'offrent pas un portrait du pittoresque village pour autant. On poursuit sur la même lancée qu'au recto, tout en offrant un ton plus… pastoral, glorifié d'une ligne mélodique au synthétiseur. On ne parle pas de bondieuseries -bien au contraire!- mais le rendu offre ce petit quelque chose de plus solennel que sur la face A. Alors que le groupe conlut sur des na-na-nas aussi approximatif qu'investis, on peut l'imaginer interprétant ce titre sur une chaîne locale de télévision communautaire un dimanche matin...

Avec toi comme amie, 
Je creuserais un étang bien plus grand que l'océan
Qu'on ne peut voir parce qu'il est loin.
Des montagnes de proverbes (?). 



L'ensemble est plutôt inusité et ne manquera pas de vous faire sourciller! Une démarche authentique (...) une poésie ésotérique, pour citer le collègue Marc Bolduc (du blogue Tradotronik). Avant de vous le proposer, il n’y avait aucune référence à ce 45 tours sur le Web. Espérons que, maintenant, les musiciens responsables de ce petit bijou se manifesteront! Si vous avez quelque information que ce soit à propos du groupe ou de cet enregistrement, contactez-nous. Entre temps, bonne écoute! Je tiens à remercier Nicolas Lê Quang (membre du groupe Rakam) pour cette découverte!

samedi, juin 15, 2013

Robert Charlebois - Jouez Québec (Gouvernement du Québec/Gamma; 1969)


Alors que l'été se pointe le bout du nez et que la saison des festivals s'enclenche, j'ai décidé de me la couler douce... Avec l'Hommage prévu ce soir aux Francofolies de Montréal pour les 50 ans de carrière de l'original Garou, j'ai pensé vous présenter cette étonnante et rare commande du Gourvernement du Québec pour Robert Charlebois et Marthe Fleurant!


En 1969, avec la Révolution Tranquille déjà bien amorcée, l'affirmation nationale est définitivement en perpétuelle expansion au Québec. La mouvance Ti-Pop, notre Nouvelle Vague en quelques sortes, s'impose naturellement et les hommages à la langue, au joual et à notre culture singulière fusent. Le Québec aux Québécois, comme l'avaient chanté Le Nouveau Testament. Visionnaire, le gouvernement du Québec imagine pour janvier 1969 une campagne de promotion et d'information sur les productions d'ici: c'était déjà in d'acheter local. L'entreprise adopterait le slogan «Québec sait faire» sur une foule de plateformes médiatique (radio, télé, journaux) et incidemment sur disque. Porte étendard de la promotion, la chanteuse et émule de la Bolduc circa 68, Marthe Fleurant, se verrait confier le jingle officiel. Sur un rythme effreiné et une orchestration assez glorieuse merci, Fleurant se déchaîne dans une orgie de citations de produits québécois. Ah oui, au Québec on sait faire d'la réglisse pis des fusées, des jupons, des kimonos! C'est loufoque, mais admettez que cette gigue de jingle fait drôlement mouche.

Encore une fois, ce qui étonne et détonne, c'est la face B de ce simple, publié avec une pochette photo des plus colorées. On y retrouve en effet un obscure titre de Charlebois, une surprenante commande totalement dans la veine des enregistrements pour son album Québec Love. La photo utilisée est d'ailleurs la même qui ornait le revers de cet album. En soi, la chanson ressemble plus à une habile chute de studio par moments, mais entre les mains du chanteur et de ses musiciens chevronnés, l'ensemble prend des proportions aussi épiques qu'hypnotiques! L'instrumentation est lousse et aérienne, offrant une section rythmique particulièrement inspirée. Charlebois livre un texte nébuleux laissant néanmoins transpirer une critique du mercantilisme. Il a compris la game et l'exploite bien dans son Pop Art. Étourdi par l'abondance qui s'offre à lui, sa prose puise de façon surréaliste et sans retenue dans une foule de petites annonces d'un journal montréalais.

Jouez Québec pis j'le vois bien, j'vois des cercueils, Canadian Caskets, 8001 19e Avenue, Saint-Michel téléphone 727-1411 (...) des éviers, des siphons Crane Canada Limited (...) Je m'arrête et je tourne la tête. Eille, on a du stockshot, des anbi.. dans antibiotiques, pardon, pis d'la pitoune, ok?

Jouez Québec pis j'le vois d'même, je l'vois pu, j'le vois qu'y r'vient!

La Patrie, janvier 1969.

Selon une intrigante brève publiée dans le journal La Patrie, Jouez Québec devait aussi accompagner un happening audio-visuel imaginé par Jacques Gagné pour une exposition thématique à l'aréna Maurice-Richard en février 1969. On y annonçait des projections sur trois écrans et... deux poulets qui rôtiraient sur scène au son du titre de Charlebois! On imagine déjà un public ébahi devant un tel spectacle, mais j'ignore si l'événement eut vraiment lieu. Si vous le savez, écrivez-nous!


La critique ne fut pas tendre pour le happening de Charlebois et Marcel Sabourin (La Patrie, octobre 1969).

Jouez Québec n'a jamais été officiellement compilé sur une quelconque anthologie de Charlebois depuis. Toutefois, dans les années 90, la compagnie Unidisc (propriétaire des bandes de l'étiquette Gamma) imagina une curieuse série de compilations intitulée «Québec Love». La collection, toujours disponible, s'attardait à de nombreux chansonniers de l'écurie Gamma (Pauline Julien, Louise Forestier, Georges D'Or, etc.) et proposait des best-of plutôt touffus, mais riches en découvertes. Le premier pressage du disque consacré à Robert Charlebois en 1991 incluait deux titres inédits: Jouez Québec ainsi qu'une véritable chute de studio, Archipel, fort probablement programmée à l'origine pour le spectacle Suparchipelargo d'octobre 1969. Étrangement, ces deux sélections furent rapidement retirées du second pressage et attendent toujours d'être convenablement rééditées. En publiant Le meilleur du pire de Charlebois vol. 1 il y a quelques années, on avait eut la preuve que le chanteur pouvait rire avec succès de ses propres compositions. Les collectionneurs savent déjà qu'il y a plusieurs de ses titres qui attendent toujours d'être officiellement compilés (Halloween in Holywood et l'album Terre des bums, par exemple). On sait que Charlebois n'accumulait pas les bandes inédites de ses albums, se concentrant essentiellement sur le produit final. Espérons néanmoins qu'en temps et lieu, Garou nous ouvrira sa voute secrète. Pour l'instant, l'ultime rockstar du Québec célèbre ses 50 ans de métier: chapeau bas et bonne écoute!

Robert Charlebois is celebrating his 50th year in the music business! So here's a rare cut for the occasion with a psychedelic feel. Originally released in January 1969 for the Governement of Québec's ad campain Québec sait faire (Quebec knows how).  Also on the menu, a demo from another 1969 session, probably a work in-progress for October's production of Suparchipelargo. Enjoy and leave a comment!

jj

vendredi, février 08, 2013

Max - The Flying Dutchman / Run Run (1970; Trans-World TWS 1740)

Gerry Markman, 19 ans, guitariste de Max en prestation à l'Hotel Nelson (collection personnelle).

Je vous avais sommairement présenté ce mystérieux simple hard rock montréalais dans un article de 2010. Entre temps, j'ai pu retracer le guitariste de Max, Gerry Markman, qui a généreusement accepté de répondre à quelques questions qui nous brûlaient tous les lèvres depuis. Nous sommes toujours à la recherche d'une photo d'époque du groupe. Si vous souhaitiez partager quelque document, écrivez-nous ici

S.D. : You wrote earlier that the band included Ian Lebofsky (singer), yourself (guitars & vocals), Sam Borsuk (bass), Colin Jacques (drums) and Ed Borsuk (sound & lights). Where did you guys come from and how did you first met?

Gerry Markman : The band was formed in 1969 as a blues trio called Dawn. I had known Sam since high school where he played with The Kreatures. I had been living in Val David at Jazz et Cafe playing blues during the week. On the weekends the jazz band was The Peter Leitch quartet. I have been friends with Peter ever since. Sam had been living in New York for a while with a band whose name I can't remember. They recorded an album but soon disbanded. Sam came back to Montreal and wanted to play and knew Colin Jacques from another band called The Fyve. I was the blues guy, Colin was the hard rock/Stones guy and Sam just made it all work. Eddy was Sam's brother and he was into sound and lights. We made such lousy money dividing it into 4 didn't make much difference from dividing it into 3! By 1970 or 71 we were played out and needed something. Ian was intorduced to us by a friend (?) and we tried it out. His wonderful  Morisson-like baritone and stage presence was the last ingredient. My guitar playing freed up and the band's sound evolved.



Did Max performed regulaly on the Montreal scene or outside the province? If so, what other bands played with you on the same bill?
Dawn played mostly in Montreal and Quebec City in the Centre de Loisirs and played at McGill on the campus and in the big ballroom a lot. This was the era of liquid light shows and psychedelia. We also played at the Gallery Café in Old Montreal and the Hotel Nelson. Other bands I remember were Higgins Hill and the Mike Jones Group.

Jones (aka Michael LaChance) also engineered a session at Studio 6 for my future band, Dandy Batt for the song Play On, written by Ian and me. It that was produced by Frank Marino from Mahogany Rush.


Which songs would be played live (originals, covers) ?
When Tony Orlando and Dawn came onto the scene we had to change our name even though I had registered it exclusively in Quebec. Couldn't afford a lawyer and we were nobody. We called ourselves The Max Band after my cat. Ian and I were writing original songs that were folky in origin but quite dynamic when played live. Our sound was influenced by Led Zeppelin and The Who and Colin's drumming was awesome. The band collaborated on Run Run, Up The River, Young and Strong. Ian and I were the song writers for Flying Dutchman, Black Willow, Melinda, and Grey Havens. We covered Babylon by Blue Cheer, South California Purples by Chicago Transit Authority and had a long band-arranged version of I Can't Keep From Crying, sometime incorporating classical themes that Sam wrote and Colins 'heavy music' drumming style that later was known as metal. And we played blues.


How did you get to record your lone single for the TransWorld label?
We met Hilly Leopold through some mutual friends and he decided to produce the band. He was also our personal manager....sort of.


Where was this single recorded? Can you tell me who exactly was Hilly Leopold, your producer? I don't recall seeing his name on other 45s from the era...
We recorded The Flying Dutchman at Montreal's Studio 6 in 8 tracks. Hilly's neighbour was Lori Zimmerman (Sweet Lorraine) whose husband Danny was the bass player in Life. Lori's voice voice can be clearly heard in the background vocals although she was standing 6 feet away from the mic. What a voice. Hilly had made the Trans World deal without any of our signatures. I still don't know what the deal was or why Ian and I aren't credited as writers although the song(s) were registered with BMI (CAPAC). Hilly abruptly left us to pursue managing a band called Alabama (no, not THAT Alabama) and produced a country single called Highway Driving.





I love the bands energy on Run, run. It's raw and hits the spot! What was the medias response? Was your 45 played over local radios? 
We were another great band that nobody heard of....little or poor management, no agent, no prospects. We started to argue over the usual stupid things and the band just fell apart. I don't remember any newspaper reviews but we were featured in event promotions and somewhere there must be some posters of Dawn and The Max Band. The Flying Dutchman did get a little airplay overseas and earned a few dollars in writers royalties but it was always a popular song played live. Run Run was fun fun....lots of posturing and loud guitar....


Was there any plans to record some more?
No. We couldn't agree on much anymore and Ian and I wanted to try working as a duo but that didn't get very far.

 
How long did the band last? Where are your fellow musicians right now?
The band split up around 1972 or 73 and by then nobody noticed but us. Ian is a respected voice teacher, singer/performer and choir master. He lives in Hudson Quebec and we're still in touch every few years. I heard that Colin had moved to England but I don't know if he continued playing music. Sam lives somewhere in Ontario and I don't know what became of him. Eddy stayed doing sound and lights and was a member of another of my bands called Dandy Batt (nee Sunrise) with Danny and Lori Zimmerman.


Thanks for your time and for setting the record straight on Max.
Thank you for your interest. It's wonderful that you are doing this. I still have our original single... the only record I made as an artist.



La carrière musicale de Markman ne faisait que commencer lorsque Max publia son unique simple. Au cours des décennies suivantes, il participerait à de nombreux groupes canadiens (Dandy Batt, The Cameo Blues Band, The Lincolns) en plus d'accompagner des artistes tels le groupe Tapestry ou les chanteurs Jeff Healey et Alannah Myles, notamment. De nos jours, il réside en Ontario et performe avec son plus récent groupe, The Sensations (à droite, dans la vidéo ci-dessus) Rock on!

dimanche, février 03, 2013

Les Vibratones (1960-1967)

Les Vibratones à la Salle des Loisirs de Rimouski, vers 1964 (Collection personnelle de André Jean).

Dans la foulée d'un récent article sur le groupe Les Fanatiques et la scène rimouskoise des années 60, le guitariste André Jean (à ne pas confondre avec le chanteur du même nom pour le groupe montréalais Batman) nous a écrit pour partager quelques informations à propos de son groupe, Les Vibratones.

Les Vibratones (Collection Hughes Albert; Rétro Rock 60).

Le groupe, sous plusieurs moutures, anima les salles de spectacles de Rimouski et des environs entre 1960 et 1967. Lorsque leur premier chanteur, Jean-Louis Côté, quitte la formation pour rejoindre Les Céciliens (un groupe du Bic), le quintet compte alors parmi ses rangs Gérald Arsenault (chanteur), Marcel Marquis (saxophone), André Jean (guitare solo), Jacques Deschamplain (batterie) et Marc Blanchet (guitare rythmique). Deschamplain quitterait le groupe vers 1965 pour se joindre aux Fanatiques; il serait alors remplacé par Raynald Côté.

   
Tout de gris vêtus! Les Vibratones en 1965 (Collection personnelle de André Jean).

Acclamés comme de «véritables vedettes» au Manoir St-Laurent de Luceville, les musiciens affectionnaient aussi l'Hôtel Victoria de Trois-Pistoles. Ayant délaissé leurs uniformes des débuts (vestons rouges et pantalons bleus) suite au départ de leur saxophoniste, les Vibratones réinventent leur image vers 1965 en s'inspirant librement de celle des Classels. On arbore maintenant de chatoyants complets gris pâle et une chevelure tout aussi nacrée. Les deux groupes monochromes se croiseraient même lors d'un spectacle à Trois-Pistoles. Marc Blanchet raconte:

Nous étions nous aussi vêtus de blanc, avec les cheveux blancs qu'on se teignait au «spraynet». Un soir, nous jouions à l'Hôtel Victoria et les Classels se produisaient au Centre Récréatif. Nous étions justement en train de jouer «Avant de me dire adieu» des Classels. Qui ne voit-on pas arriver: Gilles Girard accompagné du bassiste du groupe. Éberlué, je regardais André; je n'osais pas le croire. Gérald, lui, tout concentré, chantait comme si de rien n'était; je me demande s'il s'en était aperçu. À l'entracte, Girard est venu s'assoir avec nous et il nous a félicité. Il nous trouvait très bon vocalement. À la reprise, il avait fait deux chansons avec nous. [...] Il voulait nous inviter à Montréal pour nous présenter à son gérant. Cependant, il aurait fallu entrer dans l'Union des Artistes, ce qui s'avérait assez dispendieux. Je passais déjà pour le p'tit gros des Classels...


Les Vibratones à l'Hôtel Victoria de Trois-Pistoles, juillet 1965 (Collection personnelle de André Jean).

Merci à M. Jean ainsi qu'à Hughes Albert, journaliste et biographe émérite de la scène musicale rimouskoise des années 60. Quelques précisions sont d'ailleurs extraites du cahier spécial qu'il a réalisé dans le cadre de la première édition du festival Rétro Rock 60 de 1989.
  

vendredi, octobre 12, 2012

Le Père Tremblay & Les Nouveaux Alléluias (Excellent ESP-101; 1966)

Le Père Tremblay et les Nouveaux Alléluias (1967)

Cet article fait suite à la biographie du groupe Les Alléluias publiée précédemment sur ce blogue. Suivez le guide...

Entre 1965 et 1967, l'étonnante aventure du premier groupe de rock n roll chrétien québécois, Les Alléluias, prit une nouvelle tournure. Les cinq années précédentes avaient été productives: les 13 Alléluias, tous séminaristes à Aylmer-Est (aujourd'hui Gatineau), avaient enregistré trois simples et un album en plus de participer à quelques tournées québécoises au cours de leurs études. La fin des cours coincida avec l'éclatement de groupe; certains défroqueraient peu de temps après, mais pour d'autres, l'aventure se poursuivrait...

Lorsqu'on l'assigne à poursuivre son cheminement professionnel auprès des paroissiens de Moncton au Nouveau-Brunswick en septembre 1965, le soloiste Bernard Tremblay a l'idée de rajeunir son approche ainsi que son image en imaginant un tout nouveau groupe. En étroite collaboration avec son ami Roland Tremblay, contrebassiste et parolier des Alléluias, il tente de rejoindre un public adolescent en s'entourant de fougueux musiciens... laics par dessus le marché! Les messes à gogo avaient rapidement eu raison des soutanes et Tremblay se devaient de rejoindre les Yé-Yé afin de demeurer dans l'vent. Pour son image, seul son col romain témoignerait de son appartenence à l'Église catholique. Il se liera d'amitié avec les membres d'un groupe local, Les Saxons, alors composé de Jean Béliveau à la batterie, Henri Bourque à la guitare et au chant, Ridd Smith à la guitare-basse et Brice Sinclair à l'ogue. En compagnie de Tremblay (chant, guitare, harmonica), le groupe serait bientôt connu sous le nom Le Père Tremblay et sa troupe, Le Père Tremblay et ses Copains puis sa suite logique: Le Père Tremblay et les Nouveaux Alléluias.


Le Père Tremblay & les Nouveaux Alléluias sur scène, 1967.

Comme cela avait aussi été le cas avec Les Alléluias quelques années auparavant, l'idée qu'un prêtre interprète sa version des évangiles sur une trame musicale fusionnant le rock n roll et le folk ne laissait personne indifférent. C'était aussi psychotronique qu'accrocheur pour un public toujours encré dans son héritage judéo-chrétien. Le Yé-Yé nous avait aussi déjà habitué à de telles tactiques colorées (la mode des groupes costumés, par exemple). C'est probablement cet aspect somme toutes avant-gardiste qui séduirait immédiatement Alex Sherman, le plus important disquaire des Maritimes à l'époque et propriétaire de l'étiquette outaouaise Excellent. 

 (de gauche à droite) Un DJ local, Le Père Tremblay, Alex Sherman, inconnu (1965).

Après 5 mois d'activités, le groupe signe ainsi son premier contrat pour la publication d'un long-jeu. L'enregistrement aura lieu au cours de l'autiomne 1965 et bénéficiera de la collaboration d'un autre ex-membre des Alléluias, le Père Roland Tremblay (aucun lien de famille). Bien que non-crédité sur l'album à l'exception d'une adaptation de Early in the morning, rectifions l'histoire et mentionons qu'il fut notamment responsable des pièces Psaume 150, Myriam, Construire la Terre ou Sur la route. Pour la petite histoire, Roland Tremblay avait quitté Les Alléluias peu avant Bernard Tremblay en 1965. Déménagé en France, il avait parallèlement imaginé sa propre version des Nouveaux Alléluias pour le public de Strasbourg. Cette nouvelle mouture n'eut pas le temps d'enregistrer quoi que ce soit, mais peut toutefois se vanter d'avoir ouvert pour Jean Ferrat. Curieux pour un athée communiste...

Les Nouveaux Alléluias... de Strasbourg, vers 1965. Roland Tremblay est troisième, sur la gauche.

Revenons au pays... Le groupe croit rapidement en popularité, rejoignant autant un jeune public yé-yé que leurs parents. Il donne de nombreux concerts notamment à Moncton et à travers le Québec. Leur tournée les amènerait même à visiter les Iles-de-la-Madeleine en mai 1966. Comme le public des Maritimes est à la fois anglophone et francophone, le Père Tremblay interprète ainsi ses chansons dans les deux langues. Il espère ainsi plaire à tous les genres en donnant un caractère universel à son tour de chant. Les hommes, quelque soit leur race, leur couleur ou leur religion doivent être respectés comme tels. Le temps de l'instransigeance est fini. Jean XXIII et le Concile Vatican II nous ont montré le chemin. À nous d'y marcher... (notes de pochette). Pas de doute: un vent de renouveau soufflait sur l'Église catholique et le Père Tremblay s'imposait comme son ménestrel canadien le plus influent, n'en déplaise aux orthodoxes...






Au printemps 1967, Tremblay souhaite déjà passer à autre chose. Fier de ses musiciens, il aimerait que le talent de ces derniers soit justement reconnu sans sa contribution qu'il perçoit maintenant comme légèrement folklorique. «Je voulais qu'ils aient leur chance à eux et les ai secrètement inscrit dans un concours d'orchestres», précise-t'il. Cette compétion, c'était le concours «28 Jours», organisé dans le cadre de l'émission Jeunesse Oblige diffusée 4 soirs par semaine sur les ondes de Radio-Canada et animée en partie par Guy Boucher. Le groupe, sans Tremblay, reprend alors son nom d'origine: Les Saxons. Ils remportent un jamboree local qui leur permet de passer à l'étape suivante, soit la compétition officielle dans la catégories «orchestres» en direct des studios montréalais de la société d'état. Le 3 mars 1967, devant un panel de juges (l'arrangeur Georges Tremblay, Michel Germain et le jeune critique musical René Homier-Roy), le groupe affronte donc Les Corduroys et... remporte le concours avec son interprétation de Noir c'est noir, popularisé en français par Johnny Hallyday. Curieusement, le groupe ne reçut aucun contrat d'enregistrement suite à cette victoire et retourna bientôt à Moncton, probablement avec une certaine amertume...



Dans le cercle des initiés et audiophiles avertis, cette pochette est bien connue et appréciée pour son aspect ludique. Cette photographie du Père Tremblay arborait même en 2011 la pochette d'une compilation de rock chrétien français Alléluia Garanti - L'évangile selon Saint Pop 1966-1973 publiée sur étiquette Fétiche. Ouvertement inspiré par la compilation Résurrection!, le compileur Nicolas Lebon y mélangeait de rares titres français à quelques chansons québécoises (Yvon Hubert, Jean-Pierre Ferland), sans même utiliser une seule chanson des Nouveaux Alléluias. Étrange...

En guise d'introduction à son unique album, le groupe annonce illico ses couleurs et se lance dans une version frénétique de Jésus, un titre à l'origine composé et intrerprété par le chanteur français Georgie Dann en 1962. Même John Littleton en avait réalisé une adaptation en 1963! Comparée aux interprétations des Alléluias, cette chanson augmente définitivement la cadence et notre prêtre chantant pousse la note jusqu'à hurler le nom de son sauveur. Il l'aime et il le crie! La pièce Psaume 150 Rock carbure plutôt à l'énergie du go-go, offrant une mélodie accrocheuse interprétée à l'orgue combo (un Vox Jaguar). Allons y d'un pas de danse, sur un rock. Pour louer sa bienveillance, sur un rock! Cette composition de Roland Tremblay possède un charme indéniable et avait déjà été redécouverte en 2006 sur la compilation bootleg Ils sont Fous ces Gaulois Vol. 4. Deux titres dans un registre slow rock suivent, d'abord avec Myriam (dramatique et à l'accompagnement minimal) puis une adaptation sans flafla d'un hymne de Pete Seeger, Où sont allées toutes les fleurs? (Where have all the flowers gone)

On signe des autographes (Moncton; 1967).

Un air de gospel avec une touche de yé-yé s'impose par la suite. Le groupe reprend à sa façon l'air bien connu Il tient le monde dans ses mains (He's got the whole world in his hands) en le pimentant de quelques notes d'orgue salutaires. La face A se termine sur une adaptation bilingue de J'entends sifler le train / Five hundred miles (Richard Anthony / H. West) où on distingue quelques notes d'harmonica gracieuseté du Père Tremblay. La face B démarre de nouveau sur un ryhtme soutenu et des plus entrainants. Le groupe interprète une chanson popularisée par le trio Peter, Paul & Mary (Early in the morning) en la rebaptisant Le matin de bonne heure avant de succomber au western-swing de A wonderful time up there. Tremblay et ses musiciens l'interprètent un tantinet plus vite que la version à succès pour le chanteur Pat Boone et offre à nouveau une adaptation bilingue réussie!



Tout le long du chemin (Singing the blues) poursuit sur la même lancée et offre même un solo de guitare folk. Charmant! Les deux dernières compositions nous renvoient au son pop-rock si représentatif des ballades de l'ancien groupe de Tremblay. Construire la Terre a tout d'une chanson scout typique, avec sa mélodie à siffler autour d'un feu de camp et Sur la route est en fait une reprise du titre à succès des Alléluias. Une bonne façon de boucler la boucle!

Peu après l'aventure des Nouveaux Alléluias en 1967, Bernard Tremblay quittait les ordres pour se marier et optait pour une nouvelle carrière professionnelle, délaissant l'univers du spectacle. La carrière des Saxons demeure, elle, à être clairifiée. Qu'êtes-vous devenus par la suite, messieurs? Si vous détenez des informations supplémentaires à leur sujet, je vous invite à m'écrire ici. Bonne écoute!

La chanson Jésus sera compilée sur Résurrection! - Rock chrétien et messes rythmées du Québec 1964-1978 sur les disques Mucho Gusto. La compilation sera disponible en CD/LP/Digital dès le 23 octobre 2012.